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VOUS VENEZ pour votre femme ?
— Je ne suis pas marié.
— Une amie à vous ?
— Non… Je, enfin…
— Enfin quoi ?
La gynécologue souriait mais sa voix trahissait l’impatience.
Son visage ridé était brun et rond comme une galette de sarrasin. Il en émanait la même douceur, la même saveur familière. Ses cheveux courts, très blancs, contrastaient avec sa peau sombre et en renforçaient le caractère usé, réconfortant.
Le bureau cadrait avec cette impression bienveillante : on respirait ici une intimité de meubles anciens, de bibelots vernis, patinés par les âges et les mains. Les femmes enceintes devaient apprécier ce refuge, en plein 6e arrondissement.
— Je reçois très peu d’hommes ici, reprit-elle face au silence de Marc.
Il s’attendait à la remarque. Il avait préparé un mensonge :
— Je suis écrivain. Dans mon prochain roman, le personnage central est une femme. Or, je n’y connais rien. Je veux dire : sur ce qui constitue l’intimité d’une femme.
— Qu’est-ce que vous appelez « intimité » ?
— Eh bien… Je veux vraiment donner l’impression d’être à sa place, vous comprenez ? Je voudrais notamment retracer quelques souvenirs… marqués par le sang. Le sang des règles. De la virginité. Des blessures.
— Pourquoi le sang ?
Elle le fixait de ses yeux sombres. Ils avaient la couleur grise des perles noires. Mal à l’aise, Marc rajusta sa veste :
— Appelons ça la « licence » de l’auteur. Je pense que c’est un symbole fort.
La vieille femme n’avait pas l’air convaincu. L’entrevue menaçait d’être plus difficile que prévu. Il avait obtenu ce rendez-vous in extremis, après une journée d’enquête inutile.
Il avait d’abord potassé les livres de gynécologie, dans les librairies spécialisées – il n’y avait rien compris. Et ces ouvrages ne possédaient pas l’essentiel : le grain personnel, la voix du témoignage. Il s’était décidé, le lendemain, à consulter une spécialiste. Cette gynécologue était la seule à lui avoir proposé un rendez-vous dans la journée, à dix-neuf heures.
— Que voulez-vous savoir au juste ?
Il sortit un bloc et un crayon :
— Ça ne vous dérange pas si je prends des notes ?
Elle eut un geste de désinvolture.
— Pour commencer, j’aimerais savoir si le sang des hommes et celui des femmes ont la même composition.
— Bien sûr que non.
— Qu’est-ce qui change ?
— Les hormones. Le sang de la femme est chargé d’œstrogènes et de progestérone.
Marc écrivit les termes en phonétique – il n’osait pas lui faire répéter.
— Ces hormones jouent-elles un rôle sur la couleur du sang ?
— Non. Sur l’humeur, plutôt. Les changements brusques de dosages, au fil du cycle menstruel, créent des sautes d’humeur, des périodes de dépression. Je suis parfois obligée de prescrire des patchs de progestérone, pour éviter les coups de cafard.
— Pouvez-vous me parler du sang des règles ?
— De quel point de vue ?
— Son aspect. Sa couleur. D’abord, s’agit-il d’un sang très abondant ?
La spécialiste s’accorda un temps de réflexion. Son teint de brique s’absorbait dans le demi-jour.
— C’est variable d’une femme à l’autre. Les règles sont parfois très importantes. Parfois, il ne s’agit que de quelques gouttes. Cela change aussi au fil de la vie. Les jeunes filles saignent souvent comme des fontaines. Leur mécanique n’est pas encore réglée.
— Et la couleur ? Est-elle toujours la même ?
— En général, oui. Un sang sombre. Veineux, peu oxygéné.
— Excusez-moi. Je ne comprends pas la relation entre ces mots.
— On doit vraiment reprendre par le début… Le corps humain est irrigué par deux circuits. Le premier, celui des artères, part du cœur et diffuse dans les organes un sang chargé d’oxygène. Le second, le réseau des veines, constitue le voyage retour, quand l’hémoglobine ne contient plus beaucoup d’oxygène. Il est donc beaucoup plus sombre.
— Quel est le rapport ?
— C’est l’oxygène qui donne sa teinte claire au sang.
— Pourquoi les règles appartiennent-elles au deuxième circuit ?
— C’est un vrai cours d’anatomie, dites donc… La femme possède, sur la paroi de son utérus, une muqueuse qui se gonfle de sang au fil du cycle. Des réserves pour l’embryon à venir. La mère nourrit son fœtus comme elle nourrit ses muscles et ses fibres : avec son hémoglobine. En fin d’ovulation, s’il n’y a pas d’embryon, l’utérus réagit automatiquement et laisse s’écouler ces réserves inutiles. Ce sont les règles. Même si le sang n’a pas servi au fœtus, il s’est vidé de son oxygène. Il est donc plutôt foncé. Et terni encore par les particules de la muqueuse.
Tout en écrivant, Marc cherchait à imaginer ce liquide qu’il n’avait jamais vu :
— S’il contient des particules, il n’est pas très fluide ?
— Non. Plutôt épais, un peu boueux.
Penché sur son bloc, il notait chaque adjectif, chaque caractéristique. La vieille dame n’allumait pas et le bureau devenait de plus en plus sombre.
— Passons au sang, disons, de la virginité…
La gynécologue regarda rapidement sa montre – ce rendez-vous devait lui paraître ridicule.
— Pouvez-vous m’expliquer le phénomène ? (Il eut un petit rire gêné.) Il faudrait reprendre de zéro de ce côté-là aussi.
— C’est encore plus simple. Le sexe de la femme possède, au fond de sa cavité, une membrane : l’hymen. Quand la verge pénètre l’orifice pour la première fois, elle perce cette membrane.
— C’est elle qui saigne ?
— Oui. Mais attention : en général, elle est déjà plus ou moins perforée. Il suffit d’un coup de gant de toilette, ou que la jeune fille se soit caressée.
Marc attrapa ce dernier détail. Peut-être y avait-il matière à décrire quelque chose d’intime, dans la jeunesse d’Élisabeth… Il demanda :
— Quelle est sa couleur ?
La femme ne répondit pas. On ne voyait plus que ses cheveux blancs, provoquant un violent clair-obscur avec son teint de terre cuite. Elle paraissait de nouveau réfléchir. Par ses questions maladroites, Marc la forçait à revenir à des connaissances élémentaires.
— Là encore, dit-elle enfin, il s’agit d’un sang très brun. Il contient des particules de la paroi hyménéale. Et aussi, bien sûr, des sécrétions vaginales. A priori, tout cela se passe dans un contexte de plaisir.
— A priori ?
Marc était preneur de toute digression, de tout avis personnel.
— Ce plaisir est rarement au rendez-vous, poursuit la gynécologue. Il y a le déchirement, la nouveauté du rapport sexuel. Tout cela est, qu’on le veuille ou non, très brutal. Ce sang est celui d’une blessure. D’une blessure intérieure. Il marque la fin d’une ère…
La voix devenait rêveuse. Peu à peu, Marc captait une atmosphère particulière dans le bureau. Les murs, les meubles s’assombrissaient comme les parois d’une grotte. Les paroles de la spécialiste revêtaient une dimension ancestrale et magique. Il avait l’impression d’écouter un oracle. La femme parut s’en rendre compte. Elle brisa le charme en s’éclaircissant la voix :
— Cela vous ira comme ça ? J’ai d’autres rendez-vous.
Elle mentait. Elle ne voulait pas s’abandonner à l’envoûtement.
— Excusez-moi, dit-il plus vite, mais je vous avais parlé d’un troisième sang : celui des blessures, disons, accidentelles… Pouvez-vous me dire quelque chose là-dessus ?
Elle alluma sa lampe en soupirant. Un abat-jour en toile parcheminée, veinulée de rouge. Dans la lumière d’or, son visage parut plus âgé encore. Un faciès ridé, asséché, comme exhumé des sables.
— Je n’ai rien à dire, répliqua-t-elle. Ce sang est… ordinaire.
— Aucune différence d’aspect entre celui de l’homme et de la femme ?
— Aucune, non. La composition n’y change rien. Je vous le répète : si la blessure a touché les artères, le sang sera rouge vif. Si ce sont les veines, il sera plus sombre. C’est tout.
— Vous avez des photos ?
— Des photos ?
— Oui. Des différents sangs dont nous avons parlé.
— Je ne vois pas ce que j’en ferais. La seule chose que je possède, ce sont des clichés médicaux, à l’échelle microscopique.
— On y perçoit les couleurs ?
— Non. Désolée. (Elle plaqua les mains sur son bureau.) Maintenant…
Les phrases de Reverdi lui revinrent à l’esprit : «… trouve les mots justes pour me donner à voir, là, sur la page, la couleur de ce liquide intime…»
— Attendez, insista-t-il. Si vous acceptiez le jeu des métaphores, de prêter quelque valeur symbolique à chacun de ces sangs, que diriez-vous ?
— Écoutez…
— Quelques mots seulement.
La femme hésita, puis se recula dans son fauteuil de bois. Elle ferma les yeux. Les rides autour de ses orbites se serrèrent en un bref sourire.
— Je dirais que le sang de la virginité est dense. Chargé. C’est à la fois la vie, mais aussi la mort. La fin de l’innocence, de la liberté. La sexualité existe chez l’enfant, mais elle n’est pas encore une prison. Les désirs sont de simples apparitions, qui traversent le corps de manière fugace. Avec la puberté, et la défloration, ces feux follets s’incarnent, se colorent de rouge, deviennent des puissances organiques qui ne vont plus quitter l’adolescente…
Elle rouvrit les yeux.
— Je vous le répète : ce sang est celui d’une blessure. Une plaie qui ne cicatrise jamais. C’est la vocation même du désir. Un appel perpétuel. Insatiable.
— Si vous deviez caractériser sa couleur, sur la palette d’un peintre, que diriez-vous ?
— Un rouge brun. Entre limon et framboise. Quelque chose qui a à voir avec des alluvions, mais aussi la fraîcheur d’une pulpe. « Laque de garance » serait le nom exact de la couleur.
Marc notait avec fébrilité : l’oracle avait trouvé sa voix.
— Je ne sais pas si vous connaissez la peinture. Il y a un tableau célèbre de Bonnard, qu’on cite toujours pour désigner la laque de garance : La Femme au chat. L’arrière-plan est de cette nuance. Un fond compassé, coagulé, mais aussi plein d’une vie nouvelle, riche, sucrée.
Marc n’aurait pu espérer mieux : la gynécologue devenait poète. Il enchaîna :
— Pour le sang des règles ? Vous avez un nom de couleur ?
— Ocre rouge. Là aussi, il y a l’idée de boue. Une boue brune, un déchet. Les règles, c’est un rendez-vous manqué. Il y a toujours dans ce flux une déception, un gâchis. C’est une nourriture qui n’a pas trouvé son usage. (Elle s’arrêta et répéta, d’un ton plus ferme.) Oui, ocre rouge. Un deuil brun. Une terre nourricière, jetée au fond d’une tombe.
— Vous pourriez citer un tableau ?
— Non. Plutôt un paysage. Ces villages maussades de Belgique ou des Pays-Bas, tout en briques, enfoncés dans la terre, tassés par la pluie.
Marc écrivait de plus en plus vite – Élisabeth avait de quoi noircir des pages.
— Juste un mot sur les blessures, glissa-t-il, et je vous laisse. (Il inventa.) Dans mon livre, mon héroïne a un accident de voiture. Je voudrais opposer ce sang « ordinaire » à celui, plus féminin, dont nous venons de parler.
Elle eut une grimace qui figea son visage en un masque funèbre. Durant une seconde, Marc songea aux figures brûlées de Pompéi.
— Lorsque j’étais interne, j’ai vu passer pas mal d’accidentés. Je me souviens de ma surprise face à tout ce sang. J’étais sidérée par sa vivacité, sa brillance, sa… fougue. C’était comme de la vie volée, surprise en flagrant délit d’agitation. Un rouge carmin.
— Un tableau ?
— Un tableau très vif, oui, où la couleur serait une fanfare. La Grande Parade sur fond rouge de Fernand Léger. Vous connaissez ?
— Non.
— Essayez de la voir. Vous comprendrez. Le fond de la toile est laqué d’un rouge vibrant. Au premier plan, les personnages de cirque sont tous blancs. (Elle sourit à l’évocation du tableau.) Globules rouges, globules blancs : oui, la vérité du sang est dans cette fanfare.
Disant ces mots, elle plaqua de nouveau les mains sur son bureau :
— Eh bien, nous n’avons pas si mal travaillé, non ?
Pas si mal, en effet.
En un seul rendez-vous, il avait obtenu toutes les réponses qu’il cherchait. Il lui restait maintenant un dernier problème à régler : la photo d’Élisabeth.
Il n’avait cessé d’y réfléchir depuis la veille. Pas question d’envoyer le véritable portrait d’Élisabeth Bremen – celui du passeport, que Marc avait conservé. D’abord, il ne voulait pas impliquer davantage cette Suédoise qui, il l’espérait, était rentrée dans son pays. Mais surtout, son visage, carré comme un pavé, ne correspondait pas aux goûts de Reverdi.
Il fallait chercher ailleurs, et Marc avait déjà son idée.
D’autant plus qu’il n’était ici qu’à deux pas.